LES LARMES DU VENT ...

Jeudi 24 décembre 2009 4 24 /12 /Déc /2009 18:39

 

 

                                 crèche clair-obscur               


                                                                             L'esprit de Noël

                             

                    Juchée sur une chaise de paille, le nez collé à la fenêtre, la petite fille surveille avec tristesse le paysage qui cerne la bâtisse. 


 

Cyprès bleu       

          Le Cers courbe les cyprès  qui grimpent à l'assaut de la cour ; la cime des aînés danse en grattant le rebord moussu de la fenêtre. Elle s'amuse à suivre le vol des oiseaux dans les rangées de vignes : au-delà, en bordure du "Brel"1, les squelettes des sarments noircis s'alignent à l'infini comme des fils électriques,  pour s'enfoncer dans le ciel, là-bas, à l'embouchure de la Bretonne. Elle chasse les images de l'été :

             - Maman ? …..On ira ce soir ?...
L'index  sur ses lèvres et le non de la tête serrent sa gorge. Elle voudrait insister mais le regard de sa maman coulé vers une porte la renvoie à son poste d'observation.
Ses genoux commencent à lui faire mal mais tant pis car la nuit descend, on fermera bientôt les volets, le jeu sera terminé puis
"ce sera encore pareil, comme tous les soirs "!….
   Tandis que le monde s'estompe et que ses compagnons de voyages l'abandonnent pour regagner leur nid, elle repense avec envie à ses camarades d'école : "C'est pas juste " !

Le brusque fracas d'un verrou les fait sursauter : elle dégringole de son observatoire tandis que sa maman s’active près de la cuisinière.
   La lourde porte de bois s'ébranle bien trop vite ; une silhouette "gigantesque" en franchit péniblement le seuil.
L'homme vient de remonter des sous-sols avec un seau à charbon et son visage en dit long sur la soirée à venir !

             - On mange ?

             -C'est prêt !

                         Nouveau supplice : il faut se jucher juste à sa droite, tendre l'assiette et surtout-SURTOUT- finir son assiettée sans un bruit, sans un mot même s'il y en a trop !
Le vent hurle maintenant en s'engouffrant dans la cheminée. Elle ne peut s'empêcher de frissonner et jette un regard éperdu vers sa maman mais elle sait bien, au fond, ce que signifiera la crispation de ses lèvres. Surtout se dépêcher pour ne pas retarder, surtout ne pas vomir.!

 
             Enfin, le signal est donné : l'homme a repoussé son couvert. Elle saute de sa chaise, en escalade une autre dans l'angle de la cheminée, se saisit de la pipe et du tabac qu'elle lui tend, aussi triomphante que le serait un petit chien.
Dernière épreuve encore à passer, avant le repli : se hisser sur la pointe des pieds et déposer un baiser sur la joue rugueuse en balbutiant ces deux mots qui lui déchirent l'âme et le cœur :

                Bonsoir, papa.
               - …..soir…!
  Le geste de sa maman, amorcé pour ouvrir la porte qui conduit aux deux chambres afin de les tiédir, est stoppé, net, et la main suspendue, dans l'attente d'une grâce qui se refuse ce soir :
              - Anna, fais-lui chauffer la casserole !

        C'est sans appel.
Elles se résignent, l'air entendu : pas de veillée ce soir à tricoter ou à coudre, pas de visites des voisins
" S'ils pouvaient seulement venir taper en bas et s'inviter pour une partie de dames ou de chevaux" !

 

  "Des fois, ça marche. Elle n'a pas dû le demander assez fort. Elle est peut-être moins triste encore aujourd'hui ? Pourtant…!!


              Moment de bonheur sublime qui les réunit enfin dans la pénombre de la chambre et la douceur des flammes qui s'échappent de la casserole.

                Le miracle n'a pas eu lieu.

Bonheur si fragile. Si court.. Elle voit bien qu'elle a versé plus d'alcool à brûler ce soir pour que la flambée se prolonge et qu'elle ait moins froid pour se changer.
Elles se hâtent malgré tout car, surtout, il ne faut pas LE faire trop attendre…

 L'étreinte du bonsoir en est d'autant plus forte que leurs larmes silencieuses doivent couler vite et se sécher encore plus vite car "IL" tisonne déjà le foyer pour y jeter la réserve de la nuit.

 


                     Grâce délicieuse entre toutes, à cause de tout cela, quand sa maman soulève l'édredon de plumes, écarte couvertures et drap, retire le "moine"2,  , tapote la couette de dessous garnie de duvet de canard et, la serrant encore une fois contre elle, l'enfouit dans cet océan de plumes! Beauté parfaite d'une maman qui serre contre elle son enfant. Instant sacré.
 " Pourvu que…." La petite n'a pas le temps de terminer son vœu que déjà, "il" s'impatiente !

                            DSC00187


      Plongée maintenant dans l'obscurité la plus totale, l'enfant tend encore l'oreille dans l'espoir de savoir si ses parents vont se parler : ce serait bon signe !

       Mais le vent joue contre elle : il s'accroche maintenant à ses volets, court sur les tuiles, se rue contre la verrière de la distillerie, se faufile entre les immenses cuves d'alcool juste là, sous sa chambre. Les relents acides qu'il fait refluer vers l'étage s'insinuent jusque dans sa chambre. Les hurlements du Cers la font tressaillir tandis que de parcimonieux rais de lumière se glissent entre les planches des volets au gré d’un camion ou d’une voiture. Il suffit de peu pour qu’elle s’invite dans leurs habitacles,  s’échappant ainsi de sa prison et filant loin, bien loin, en quelque pays de rêve, au hasard de la nationale 113.


                   Elle ne saura donc rien ce soir. Elle en est d'autant plus triste qu'elle a appris tout ce qui se dit et se passe ailleurs, dans le village, là-bas !
Là-bas, des guirlandes d'ampoules multicolores ont été accrochées devant l'école, sur la place, près de l'église et dans quelques ruelles alentour pour que tous fassent la fête : ils iront à l'église à minuit avant de faire un bon réveillon !

Elle, elle n'a jamais eu cette chance, jamais ! Elle est toujours toute seule et se demande comment ça doit être un grand repas comme ça !
Du fond de son lit, les prunelles illuminées de ces centaines de lumignons inaccessibles, elle ne peut que visiter par cœur la hotte de leur Père Noël : "grandes" et petites, toutes s'en sont vantées dans la cour de l'École des Filles ! Celles qui ont des frères ont même répété en riant ce qu'ils avaient commandé.


Mais ce qui lui brise le cœur, c'est chaque fois de les entendre parler de leur papa. Elle les imagine bien, ce soir, perchées sur leurs épaules pour qu'elles n'aient pas froid en marchant sur le sol gelé ou sur leurs genoux pour découvrir les cadeaux…
Un son inhabituel  s'est tout de même frayé un passage dans le tohu-bohu de ses pensées: dressée dans son lit, il lui a bien semblé entendre un bruit : de... pas ?... de porte?...  d'armoire ? ..de tiroir ? Alors, peut-être qu'elle aussi, comme les autres….? ? ? Mais l'air glacial est si douloureux qu'avec un pincement au cœur, elle s'enfonce résolument sous l'édredon.
               Avant de fermer les yeux, elle essaie de tendre son âme vers sa branche de cyprès posée dans un angle de la cuisine, près de la crèche. Sa maman l'a parsemée de flocons de coton hydrophile et accroché quelques fleurs de papier. Elle n'a pas pu acheter des bougies de Noël et puis c'est dangereux, des enfants se sont brûlés…
Dernière prière, ultime vœu en contemplant  dans sa mémoire la vitrine féerique des Docks Méridionaux3... Elle espère que ses étoiles en carton, recouvertes de papier de chocolat attireront quand même le Père Noël.

 

Même si son "sapin" n'est pas très beau. Même si elle n'est pas allée à la fête….
                                            

….Même si elle n'a pas de Papa !
                                                                                                 

                              
  ( à suivre..si vous le voulez bien..! )

                      

 

[1]1 Brel : Un bois longeant la rivière d'Aude.

2 Moine : Autrefois -et jusqu'à la démocratisation du chauffage- on utilisait des braises pour chauffer le lit. Elles étaient déposées dans une cassolette accrochée à une sorte de luge qu'on glissait entre les draps. Et qu'on retirait bien évidemment avant de se mettre au lit.!!!
 C'était délicieux : la chaleur s'était bien diffusée et le parfum des braises- souvent de sarments- emplissait la pièce !

http://www.chaufferettes.com/pages/chauf_lits.htm - En cache - Pages similaires[i]


3 Docks Méridionaux   Chaîne d'épiceries dans le Midi de la France. Les ancêtres de nos supermarchés. On y trouvait le nécessaire et, à l'occasion, un superflu au choix assez succinct
.
http://www.linternaute.com/photo.../docks-meridionaux-de-bram/ - En cache

 

 

 



[i]

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Par cinabre - Publié dans : LES LARMES DU VENT ... - Communauté : Diaspora Zorange
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Jeudi 20 août 2009 4 20 /08 /Août /2009 12:47

    

          Braises..
                  Du ciel..
                                Des souvenirs...

                                           De notre Mémoire commune....




                         


              Cette aire, aujourd'hui dévastée, ne porte aucune empreinte de l'arène de mes étés.. Et pourtant, à qui sait capter " Les larmes du vent" dansant dans ses hautes herbes, elle murmure tant de secrets..!
 
       Ce qui sonnait le départ en vacances c'était l'annonce des résultats du Certif' pour la majorité des "Grandes !" et, pour une minorité  bien parcimonieuse encore, la victoire de  quelques plus jeunes présentés au redouté
"Concours des Bourses"!
   Tout le monde n'avait pas encore le privilège d'entrer en 6ème, chose si banale aujourd'hui, et les plus pauvres n'avaient d'autre recours que ce concours meurtrier! 
   Aussi, dès la rentrée du second trimestre, notre Directrice, solennellement, faisait l'appel de celles qui resteraient aux "Répétitions"! Ce qui signifiait que nous resterions travailler jusqu'à 19 heures- cela ne nous dispensant pas du tout des devoirs auxquels nous nous attelions comme les autres, en attendant la soupe, sur un coin de la table de la cuisine..
   Il se passait la même chose, de l'autre côté du préau, chez les garçons...
  Nous étions tellement fières de ne pas nous aligner pour la sortie du soir:
     " Je reste répéter" disions-nous l'air empesé, quasi condescendant...!Même si l'hiver c'était dur et que la route était gelée parfois.
.
( Pardonnez mes majuscules mais tout cela faisait partie de rites sacrés, ces rites de passagesqui font tellement défaut aujourd'hui que les jeunes éprouvent la nécessité de s'en créer de bien dangereux!).

     Dès la première quinzaine de Juillet, les Grandes , donc, orchestraient fièrement le nettoyage impeccable de la classe: des pupitres noirs que nous cirions et surtout  des encriers maculés d'encre bleue que nous frottions énergiquement sur le sol du préau! C'était à qui présenterait le plus propre...Les livres de la bibliothèque faisaient peau neuve, les tableaux étaient repeints, les cartes que l'on décrochait retrouvaient leur immense étui protecteur au fond de la classe..


.....Pour beaucoup, dont j'étais, ce rituel sonnait surtout le temps des corvées et  la solitude. Fini le catéchisme où nous nous retrouvions tous avec joie pour quelque partie de cinéma dans la sacristie (
mais ça, chut, c'est une autre histoire...!). 
    Nous resterait la messe... Que Dieu bénisse cet Abbé...

                           
           Le 14 juillet n'apportait aucun feu d'artifice mais une fêlure car nous nous séparions, le coeur serré. Si certains avaient la chance d'habiter une des ruelles tortueuses du "Carreyrat" perché autour de l'église forteresse, moi, j'étais loin, en bas, au bord de la 113, proche du pont de la Bretonne...
   C'est dans mon figuier que je me réfugiais alors pour rêver.. C'est au pied de son tronc si majestueux aujourd'hui que mon premier petit jardin m' offrit d'inoubliables enchantements. 
De mon perchoir je surveillais, inquiète, la cour écrasée de soleil de la Distillerie, bâtisse énorme, sinistre avec ses cuves à ciel ouvert où bon nombre de passants en quête d'abri échouérent....    
  
    Et les braises ne tardaient guère à embraser cette fournaise. J'appréhendais la sortie du trépied, l'alignement de la lessiveuse et des chaudrons..
  On m'appellerait bientôt pour charrier les souches et les sarments sans compter tout le reste....Ou pour d'autres travaux tant redoutés...

    Je n'étais pas la seule à travailler: c'était normal pour beaucoup de parents. Les garçons allaient à la vigne..
       De toutes façons, nous savions tous que nous ne rentrerions qu'après les vendanges: nous étions tous alignés dans les "colles" et faisions notre journée de coupeurs.. Pauvres mamans qui devaient vider nos seaux..


                 Alors, mes séances de stérilisation d'aujourd'hui, si pénibles soient-elles sous cette chaleur, sont un bien pâle echo de ces enfers de vacances...

     Je vous raconterai..

            **** Canicule d'aujourd'hui ?... cinabre.over-blog.com  ( Mes jardins d'Amarante)
   Il suffit de...cliquer sur mon 1er lien..A bientôt..!




Par cinabre - Publié dans : LES LARMES DU VENT ...
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Vendredi 24 juillet 2009 5 24 /07 /Juil /2009 10:14

  « Le passé s’accroît sans cesse…….En réalité, il se conserve de lui-même, automatiquement. .....(Bergson)

                                    ******



                   

Mémoire d’Outre-Temps et d’Outre-Terres….

 

                                                         

                                    A quelque amie d’infortune,

 

 « Toi seule, Âme complice,  compagne d’Infortune, pourras pénétrer la magnitude de ces séismes intérieurs qui sapent fatalement nos obscurs échafaudages ! »

 

Outre- Mer, Outre-Terre, Outre-Temps. Outre-Terres.

 Nous apprenions autrefois la géographie et l’histoire des Territoires Français d’Outre-Mer. Nous rêvions alors de contrées lointaines, inaccessibles, sauvages et mystérieuses donc enchanteresses.

Je pensais avoir gardé de l’Ecole Communale cette soif d’un Ailleurs intense  au point d’aller fouiller chez quelque bouquiniste à la recherche de ces rêves perdus. Mais rien, aucune page fleurant bon l’encre et la craie, aucune photo jaunie, ne vint étouffer ces appels inconnus. Je devais bien me rendre à l’évidence : cet écho de voix furtives résonnait en moi de tous les mystères de rivages volés à mon Enfance. 

A l’heure des merveilleuses découvertes sur le génome, je sais  que je porte en moi les éclats de ces gènes fracturés par la vie.

J’ai compris aussi que cette part de moi-même, trop longtemps écrouée, voulait « monter » au jour et naître de toutes les cendres de destins croisés, broyés, peut-être même maudits !

 

…  « Le passé s’accroît sans cesse…….En réalité, il se conserve de lui-même, automatiquement.

Tout entier, sans doute, il nous suit à tout instant : ce que nous avons senti, pensé, voulu depuis notre première enfance est là, penché sur le présent qui va s’y joindre, pressant contre la porte de la conscience qui voudrait le laisser dehors….. »

                                               Henri  Bergson

 

Par cinabre - Publié dans : LES LARMES DU VENT ... - Communauté : les anciens de l'agrume
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Mercredi 15 juillet 2009 3 15 /07 /Juil /2009 17:52




.......Bonjour à tous..!
    
    
   "Les larmes du vent" de raphaelle595 sur orange vont être définitivement séchées. Dommage car nous avions encore tant de choses à nous dire..! Non...... ?


   Mon figuier bleu" prend une partie de la relève ..

      Il existe bien. Nous avons presque grandi ensemble...Il était mon seul ami. Mon refuge. Mon confident. Mon repaire.

       Toujours planté au bord d'une nationale, peut-être l'avez-vous frôlé, ignorant notre complainte, celle de la petite fille que j'étais?

  Perchée sur cette branche, j'y guettais l'arrivée des voitures : je m'invitais dans les habitacles et m'enfuyais à tire d'aile, loin, bien loin.. 
(Aussi, est-ce de ma cachette que j'ai appris la liste- indigeste pour beaucoup- des départements français.)

     Mes pieds dans le vide, j'inventais leur course mystérieuse relayée par le moindre oiseau, la moindre libellule...
Il couvrait de son ombre mon carré de jardin, si petit mais si riche, ce jardinet si ridicule  qui m'apprit tant de la tendresse, de la richesse et de la reconnaissance de la Nature.

              Je découvris ainsi la Beauté de la Vie, du Monde et de l'Etude...

        J'ai eu le bonheur de faire un métier passionnant :institutrice- pas professeur des écoles, non ! Il m'en est resté la joie d'apprendre, de partager les découvertes et une certaine espièglerie, héritée de "mes petits"..

 Aussi, trop gourmande peut-être, mais pour partager plus encore et de diverses manières, j'ai créé un autre blog...
                               cinabre.over-blog.com

           J'espère retrouver mes ami(e)s, en connaître d'autres...

         A bientôt .

."Ne nous quittons pas avant d' avoir tout dit"  ( Pierre Bachelet)

         N'avons-nous pas fait plus ou moins cette expérience que nous regrettons amèrement?

            



               
        

Par cinabre - Publié dans : LES LARMES DU VENT ...
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Mercredi 15 juillet 2009 3 15 /07 /Juil /2009 16:37

 

Il est un figuier bleu au bord d’une jachère. Un figuier anonyme, au tronc mangé de hautes herbes, aux branches trop lourdes qui ont cédé sous le poids des meurtrissures.
Penché sur le sentier du jardin enseveli, il semble attendre, comme autrefois, un petit pas furtif.
 
 Ce n’est plus qu’un terrain vague, à l’entrée du village, un fouillis inextricable de hautes herbes, de blocs de béton et de ronces retenant traîtreusement le curieux qui s’y aventure.

 

                      Guetteur de mes lisières, son ombre moirée de mauve garde l’entrée de mes sentes secrètes.. Envoûtante, complice, elle s’invite, s’infiltre, se coule en mes derniers bastions. Fidèle à nos jeux d’antan.

 Je me rends enfin, me calfeutre en elle, m’abandonnant à la dérive de ce radeau magique.

Dans ce pays de collines bleutées, le temps bascule à l’heure du plein midi. Le monde suspend sa course. C’est l’heure que j’ai choisie, comme autrefois, lorsque j’accourais mendier asile et courage.

Des silhouettes  se convient  en un  banquet singulier. Je les chasse. Forçant le barrage, elles dansent l’étrange ballet des premiers points cardinaux de mon enfance.

Aujourd’hui, seul, vigile du jardin dévasté, gardien de ce lieu de mémoire, il semble figé, de toute la majesté de ses branches noueuses, épuisées, brisées, en une prière intemporelle.

 Fidèle à jamais, il  murmure la mélopée de  la petite fille à jamais enlacée en ses branches:


«  Passager du temps,

    songes-tu parfois,

    au hasard de tes pas,

    que tu foules des terres sacrées ?


   Des lieux déserts,                 

           consacrés de larmes,

           de souffrances et de maigres joies ?

                              Penses-tu à ces ombres enfuies,

                             écrasées sous le fardeau de la vie ? »

Ainsi jouent dans son feuillage Cers et Marin, ces vents du Midi battant la jachère.
            Ainsi répètent les platanes séculaires qui ombragèrent tant de jours et de jours, au long de ses trajets, la petite fille qui vécut  dans les abîmes du vieux vaisseau, à jamais englouti….

            Tel un phare, battu des flots d’une circulation qui s’écoule à ses pieds,  il défie les oublieux du naufrage: 
 l’imposante bâtisse, lugubre, sinistre, pesante de tant de secrets, de maux, de cris étouffés, de rêves échafaudés dans le figuier, n’est  plus.
 Disparue.
          Rasée.


          Tel est encore mon fidèle compagnon de mémoire, de ce bleu d'infini, impalpable et secret..."Cet arbre ivre d'Amour,habillé de blanc..habillé de bleu...." comme le chante la regrettée Frida Boccara...          

Par cinabre - Publié dans : LES LARMES DU VENT ... - Communauté : Diaspora Zorange
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