L'esprit de Noël
Juchée sur une chaise de paille, le nez collé à la fenêtre, la petite fille
surveille avec tristesse le paysage qui cerne la bâtisse.
Le Cers courbe les cyprès qui grimpent à l'assaut de la cour ; la cime des aînés danse en grattant le rebord moussu de la fenêtre. Elle s'amuse à suivre le vol des oiseaux dans les rangées de vignes : au-delà, en bordure du "Brel"1, les squelettes des sarments noircis s'alignent à l'infini comme des fils électriques, pour s'enfoncer dans le ciel, là-bas, à l'embouchure de la Bretonne. Elle chasse les images de l'été :
- Maman ? …..On ira ce
soir ?...
L'index sur ses lèvres et le non de la tête serrent sa gorge. Elle voudrait insister mais le regard de sa maman coulé vers une porte la renvoie à son
poste d'observation.
Ses genoux commencent à lui faire mal mais tant pis car la nuit descend, on fermera bientôt les volets, le jeu sera terminé puis "ce sera encore pareil, comme tous les soirs "!….
Tandis que le monde s'estompe et que ses compagnons de voyages l'abandonnent
pour regagner leur nid, elle repense avec envie à ses camarades d'école : "C'est pas juste " !
Le brusque fracas d'un verrou les fait sursauter : elle dégringole
de son observatoire tandis que sa maman s’active près de la cuisinière.
La lourde porte de bois s'ébranle bien trop vite ; une silhouette "gigantesque" en franchit péniblement le seuil.
L'homme vient de remonter des sous-sols avec un seau à charbon et son visage en dit long sur la soirée à venir !
- On mange ?
-C'est prêt !
Nouveau supplice : il faut
se jucher juste à sa droite, tendre l'assiette et surtout-SURTOUT- finir son assiettée sans un bruit, sans un mot même s'il y en a trop !
Le vent hurle maintenant en s'engouffrant dans la cheminée. Elle ne peut s'empêcher de frissonner et jette un regard éperdu vers sa maman mais elle sait bien, au fond, ce que signifiera la
crispation de ses lèvres. Surtout se dépêcher pour ne pas retarder, surtout ne pas vomir.!
Enfin, le signal est donné : l'homme a repoussé son couvert. Elle saute de sa chaise, en escalade une autre dans l'angle
de la cheminée, se saisit de la pipe et du tabac qu'elle lui tend, aussi triomphante que le serait un petit chien.
Dernière épreuve encore à passer, avant le repli : se hisser sur la pointe des pieds et déposer un baiser sur la joue rugueuse en balbutiant ces deux mots qui lui déchirent l'âme et le
cœur :
- Bonsoir, papa.
- …..soir…!
Le geste de sa maman, amorcé pour ouvrir la porte qui conduit aux deux chambres afin de les tiédir, est stoppé, net, et la main suspendue, dans
l'attente d'une grâce qui se refuse ce soir :
- Anna, fais-lui chauffer la casserole !
C'est sans appel.
Elles se résignent, l'air entendu : pas de veillée ce soir à tricoter ou à coudre, pas de visites des voisins…
" S'ils pouvaient seulement venir taper en bas et s'inviter pour une partie de dames ou de chevaux" !
"Des fois, ça marche. Elle n'a pas dû le demander assez fort. Elle est peut-être moins triste encore aujourd'hui ? Pourtant…!!
Moment de bonheur sublime qui les réunit enfin dans la pénombre de la
chambre et la douceur des flammes qui s'échappent de la casserole.
Bonheur si fragile. Si court.. Elle voit bien qu'elle a versé plus d'alcool à brûler ce soir pour que la flambée
se prolonge et qu'elle ait moins froid pour se changer.
Elles se hâtent malgré tout car, surtout, il ne faut pas LE faire trop attendre…
L'étreinte du bonsoir en est d'autant plus forte que leurs larmes silencieuses doivent couler vite et se sécher encore plus vite car "IL" tisonne déjà le foyer pour y jeter la réserve de la nuit.
Grâce délicieuse entre toutes, à cause de tout cela, quand sa maman soulève l'édredon de plumes, écarte couvertures et drap, retire le "moine"2, , tapote la couette de dessous garnie de
duvet de canard et, la serrant encore une fois contre elle, l'enfouit dans cet océan de plumes! Beauté parfaite d'une maman qui serre contre elle son enfant. Instant sacré.
" Pourvu que…." La petite n'a pas le temps de terminer son vœu que déjà, "il"
s'impatiente !
Plongée maintenant dans l'obscurité la plus totale, l'enfant tend encore l'oreille
dans l'espoir de savoir si ses parents vont se parler : ce serait bon signe !
Mais le vent joue contre elle : il s'accroche maintenant à ses volets, court sur les tuiles, se rue contre la verrière de la distillerie, se faufile entre les immenses cuves d'alcool juste là, sous sa chambre. Les relents acides qu'il fait refluer vers l'étage s'insinuent jusque dans sa chambre. Les hurlements du Cers la font tressaillir tandis que de parcimonieux rais de lumière se glissent entre les planches des volets au gré d’un camion ou d’une voiture. Il suffit de peu pour qu’elle s’invite dans leurs habitacles, s’échappant ainsi de sa prison et filant loin, bien loin, en quelque pays de rêve, au hasard de la nationale 113.
Elle ne saura donc rien ce soir. Elle en est d'autant plus triste qu'elle a appris
tout ce qui se dit et se passe ailleurs, dans le village, là-bas !
Là-bas, des guirlandes d'ampoules multicolores ont été accrochées devant l'école, sur la place, près de l'église et dans quelques
ruelles alentour pour que tous fassent la fête : ils iront à l'église à minuit avant de faire un bon réveillon !
Elle, elle n'a jamais eu cette chance, jamais ! Elle est toujours toute seule et se demande comment ça doit être un grand repas comme ça !
Du fond de son lit, les prunelles illuminées de ces centaines de lumignons inaccessibles, elle ne peut que visiter par cœur la hotte de leur Père Noël : "grandes" et petites, toutes s'en sont
vantées dans la cour de l'École des Filles ! Celles qui ont des frères ont même répété en riant ce qu'ils avaient commandé.
Mais ce qui lui brise le cœur, c'est chaque fois de les entendre parler de leur papa. Elle les imagine bien, ce soir, perchées sur leurs épaules pour qu'elles n'aient pas froid en marchant sur le
sol gelé ou sur leurs genoux pour découvrir les cadeaux…
Un son inhabituel s'est tout de même frayé un passage dans le tohu-bohu de ses pensées: dressée dans son lit, il lui a bien semblé entendre un
bruit : de... pas ?... de porte?... d'armoire ? ..de tiroir ? Alors, peut-être qu'elle aussi, comme les autres….? ? ?
Mais l'air glacial est si douloureux qu'avec un pincement au cœur, elle s'enfonce résolument sous l'édredon.
Avant de fermer les yeux, elle essaie de tendre son âme vers sa
branche de cyprès posée dans un angle de la cuisine, près de la crèche. Sa maman l'a parsemée de flocons de coton hydrophile et accroché quelques fleurs de papier. Elle n'a pas pu acheter des
bougies de Noël et puis c'est dangereux, des enfants se sont brûlés…
Dernière prière, ultime vœu en contemplant dans sa mémoire la vitrine féerique des Docks Méridionaux3... Elle espère que ses
étoiles en carton, recouvertes de papier de chocolat attireront quand même le Père Noël.
Même si son "sapin" n'est pas très beau. Même si elle n'est pas allée à
la fête….
….Même si elle n'a pas de Papa !
(
à suivre..si vous le voulez bien..! )
[1]1 Brel : Un bois longeant la rivière d'Aude.
2 Moine : Autrefois -et jusqu'à la
démocratisation du chauffage- on utilisait des braises pour chauffer le lit. Elles étaient déposées dans une cassolette accrochée à une sorte de luge qu'on glissait entre les draps. Et qu'on retirait bien évidemment avant de se mettre au lit.!!!
C'était délicieux : la chaleur s'était bien diffusée et le parfum des braises- souvent de sarments- emplissait la
pièce !
http://www.chaufferettes.com/pages/chauf_lits.htm - En cache - Pages similaires[i]
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Docks Méridionaux Chaîne d'épiceries dans le Midi de la France. Les ancêtres de nos supermarchés. On y trouvait le
nécessaire et, à l'occasion, un superflu au choix assez succinct.
http://www.linternaute.com/photo.../docks-meridionaux-de-bram/ - En
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